Le bal

                       Sur le quai, à côté du port, on avait installé une baraque de planche avec deux bâches en mauvais état pour abriter les musiciens du vent. Il ne faisait pas encore nuit et devant, fendant l’air vif, quelques couples dansaient. Mitch se tenait au coin de la scène. Il venait de gouter aux moules que les femmes avaient préparées. C’était la première fois qu’il mangeait des crustacés. Avec deux verres de vin blanc pour faire passer le tout, son regard valsait sur la foule. Il se sentait légèrement écoeuré. Et chaque coup d’archet que donnait le violoniste, résonnait un peu trop fort dans sa poitrine.

Pour rompre avec le tourbillon de la foule, Mitch finit par quitter les abords de la guinguette et se rapprocher du rivage. Le vent fouettait maintenant son visage. Il vacilla, grisé par cette vision.

Dans un rayon de lune naissante, seule sur la plage, les pieds nus malgré le froid, une femme dansait, avec serré dans ses bras, un enfant. Emporté par l’une de ses arabesques, le voile léger dont elle s’était entouré les épaules, s’envola.

Mitch était fasciné. Doucement pour ne pas troubler le mirage, il descendit sur le sable, le souffle court, se lança à la poursuite du foulard. Et lorsqu’il revint enfin vers la femme, comme dans un jeu, celle-ci se laissa tomber, essoufflée sur le sol, entrainant dans sa chute, l’enfant qui riait. Mitch se pencha vers eux. Tenant le voile d’une main, il les aida de l’autre, à se relever. Lorsque la femme lui fit face, il enroula d’un geste tendre le tissu autour d’elle.

Puis, lui-même surpris de son audace, il laissa retomber ses mains. La femme en profita pour détourner le regard qu’elle planta droit vers la mer, comme pétrifiée. Sur la plage, une petite barque, venait d’accoster. Et deux hommes en descendirent.

Mitch, qui tournait le dos à l’infiniment bleu, n’avait rien vu. Il avait du mal à s’arracher à la scène quand il sentit une présence derrière lui. Les ombres s’étirant à la nuit tombante, Mitch crut avoir affaire à un géant. Chez lui, on racontait volontiers ce genre d’histoire.

Il existe des tas de monstres, surgissant d’une étendue d’eau, une mer, un de ces lacs profond et mystérieux, pour vous soulever dans les airs, d’une main tentacule. Mitch poussa un cri et fit un bond de côté. Il reconnut plusieurs hommes qui travaillaient au chantier naval. Celui qui menait le groupe, s’appelait Claudie. Il s’agissait d’un de ces types à qui, Mitch jusqu’à présent, avait préféré ne pas avoir à faire. Sur la plage, à la tombée de la nuit, ce soir de fête et de magie, le prétendu camarade n’avait pas l’air de vouloir plaisanter.

– Espèce d’ordure, qu’est ce qu’on lui veut à la petite dame ?, aboya Claudie.

Puis s’adressant à un de ses compagnons, prénommé Nick, à la réputation de bagarreur:

– Mais je rêve où c’est, Mitch le blanc bec qui travaille dans l’équipe d’Owen ?

Mitch, qui espérait encore trouver une échappatoire, lança une plaisanterie destinée à détendre l’atmosphère ou tout du moins détourner l’attention de façon à ce qu’il puisse, en reculant à tâtons, retourner vers le quai, se perdre dans la foule protectrice. Mais la manœuvre de Mitch se prit les pieds dans un vieux filet échoué sur la plage.

Son adversaire qui le dominait d’une taille, fut tout de suite sur lui et lui tordit le bras, dans un sourire barbare. L’heure n’était plus aux amabilités. Et Mitch hurla de douleur. Tandis qu’il laissait le soin à Nick et ses bras musclés de ceinturer leur proie, Claudie craqua une allumette et la porta à hauteur du visage de Mitch. Croisant la lueur de la flemme, la chevalière de Mitch, lança un bref éclat que capta tout de suite Claudie. Menaçant, il enjoignit à Nick de tordre le poignet du pauvre Mitch dans l’autre sens, craqua une nouvelle allumette et examina de plus près le bijou. Au symbole qu’il devina gravé sur la bague, Claudie demanda à Nick de resserrer encore son étreinte.

– Ça alors, le blanc bec que Steve nous a ramené sur le chantier est catho. Il ne manque pas de culot le vieux.

La colère de Claudie, qui comme la plupart des hommes du chantier naval, était protestant avant d’être Irlandais, était telle qu’il avait le visage tout blanc et semblait avoir perdu l’usage de la parole. Appelant Nick à le suivre, et à laisser tomber pour l’instant le pauvre Mitch, il s’éloigna sur la plage en maugréant :

– Catholique et dragueur, double peine mon vieux. Tu ne perds rien pour attendre. Toi mon gars, j’t’aurai…