Les perles bleues

Le cœur chou-fleur, le pouls battant, je franchis la grille du cimetière et me mêlais à la foule lui rendant un dernier hommage. Au premier rang, ma tante me fit un signe de la main, m’invitant à la rejoindre. Je venais juste de gagner la place vide à ses côtés, d’incliner les yeux vers le sol, lorsque mon attention fut détournée par une sensation étrange. Impossible de m’y soustraire. Quelque chose était en train de dégringoler lentement entre mes seins. Et pas la peine de porter la main à mon cou. D’instinct, je savais que mon collier s’était rompu. Le collier que Pierre m’avait offert ce dernier Noël, laissait s’échapper de minuscules perles bleues glissant froidement le long de ma peau.

Parmi la foule qui se laissait aller à l’émotion de ce bon vieux requiem, j’essayais de me faire la plus discrète possible. Je glissais une main sous mon pull-over de façon à sauver quelques pierres précieuses. J’effectuais chaque mouvement, chaque geste, avec la plus grande précaution. Mais lorsqu’un silence de plomb succéda à la musique, j’étais en pleines contorsions. Et le son du crissement de mes vêtements me sembla insupportable. J’avais l’horrible impression que tous les regards s’étaient tournés vers moi. Fixant l’horizon par-dessus la foule éplorée, j’implorais le ciel de devenir invisible. Je suspendis mes gestes, mon souffle. Une des petites perles s’était nichée dans le creux de mon nombril provocant des chatouillements presque insupportables. L’âme dans le vague, je ravalais un fou rire nerveux et remarquais enfin Pierre, mon mari. En face de moi, de l’autre côté du cercle. Mon embarras semblait lui avoir échappé. À côté de sa frêle silhouette noire, se tenait une jeune femme à la chevelure auréolée de lumière. Martine. Je la connaissais bien. Il s’agissait d’une de mes anciennes collègues de boulot.

À travers le filtre de mon regard embué, une seule chose me paraissait claire. Pierre, mon homme, et la jeune femme, semblaient se détacher de la foule. Ils avaient adopté une attitude distante mais les liens qui les unissaient, me sautaient aux yeux. Palpables. Les enfermant dans une bulle de tendresse.

Marié à Pierre depuis des années, il n’avait jamais partagé avec moi, ses désillusions sur notre vie de couple. Et ce matin dans ce cimetière, ses silences, ses hésitations, devenaient enfin lumineux. Pierre avait un secret. Cette femme, cette femme était sa maîtresse.

Les fossoyeurs venaient de jeter la dernière pelletée de terre. Le long cortège des condoléances s’apprêtait à se mettre en branle. Et le contact avec la main de ma tante me prenant par le bras, me fit doucement revenir à la réalité. Au diable, les perles bleues.