Paroles de Tunisiennes

 

Paroles de Tunisiennes, le mur de la peur est tombé !

Extraits

Bochra Bel Hadj Hmida, avocate et femme politique

Depuis la révolution, Bochra estime qu’il y a « une résistance extraordinaire dans ce pays, que personne n’aurait pu soupçonné. Mais il y a aussi des pressions à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, pour que la Tunisie rentre dans le rang et devienne un pays arabe comme les autres. Historiquement, la Tunisie est le premier pays à avoir compté des mouvements de défense des droits de l’homme, des droits de la femme, à avoir aboli l’esclavage ou la polygamie. Ce pays qui a toujours eu une vraie personnalité, est cité en exemple par les femmes des autres pays. Ces dernières ne veulent pas qu’on touche aux droits des femmes tunisiennes, sous peine de ne plus rien avoir à négocier, chez elles.

 

Zeyneb Farhat, directrice de programmation d’El Teatro, le premier théâtre privé tunisien

« L’an dernier, on était toujours dans la rue,en train de contacter les radios, entretenir les relations presses, occuper les médias. Dire non. Faire du lobbying. Aujourd’hui, la société civile est fatiguée, épuisée. Se reposer, se recentrer n’est pas une tâche aisée, on est beaucoup sollicité. On n’a pas le droit d’abandonner car les défis sont énormes. On me dit que cette immonde période où quelques haineux de la vie voudraient balancer 3 000 ans d’histoire est un passage obligé. »

 

Nadia Boulifa, à la tête d’une entreprise de restauration rapide avec son mari

« Même ceux qui défendent corps et âme une société démocratique et libérale ne peuvent pas tolérer l’homosexualité. La démocratie n’est qu’embryonnaire, il faut sans cesse se contenir pour ne pas choquer. Pour des jeunes, il est très difficile de vivre en concubinage. Et même après s’être mariés, faute d’argent pour le loyer, ils restent chez les parents. L’émancipation, ni émotionnelle, ni sociale, n’est pas là. Il y a peu d’échappatoires, avec un côté schizophrène. Le Tunisien veut paraître ouvert, mais cela va à l’encontre d’une morale qu’il ne veut pas remettre en cause parce qu’on ne lui a jamais dit que c’est possible.
Et quand justement, on lui a dit que tout était possible, il a eu besoin, surtout dans les milieux défavorisés, de se raccrocher à la religion, qui lui sert de repère. »

Sadika, souffleuse de verre

 

 

 

 

 

 

 

« L’intégration du voile dans la société tunisienne est un phénomène récent qui n’existait pas dans ma jeunesse. Et pour moi, le port du voile défigure le  paysage social. J’espère que cela va changer. Le 13 août (1), avec Faouzia, nous étions chargées de tenir une banderole. Un homme est venu nous aider. Au bout de cinq minutes, il a passé la main à une femme voilée. Alors là, j’ai refusé. J’ai tout de suite vu qu’il voulait utiliser cette image : celle d’une femme voilée qui brandit une pancarte en faveur des droits de la femme. L’image est un symbole fort, à valeur éducative. Je ne veux pas que l’on s’habitue à un paysage qui n’est pas le nôtre.
Nous sommes musulmans depuis des siècles et voilà qu’en quinze ans , il faudrait que l’on change nos habitudes et mette un voile de dingue alors qu’il existe de magnifiques costumes traditionnels tunisiens, d’une richesse exceptionnelle. Le port du voile est le résultat d’une politique, d’une éducation martelant le cerveau des gens. »

Salma, étudiante

Durant quatre mois, chaque soir, Salma ainsi que les bénévoles du Bus citoyen se rendent dans les cafés, faire de la sensibilisation, chaque jour,  « dans les usines, les souks, les marchés hebdomadaires, les centres universitaires. Dans les usines parfois, le chef nous donnait une heure sur le temps de travail. On projetait un film avec ensuite un débat, des simulations de votes, etc.  Sur les marchés, on distribuait des tracts écrits en arabe dialectal, avec des images. »
Pour Salma, l’enjeu était  « d’être présent sur le terrain, d’essayer de fournir des clés. Au final, on s’est rendu compte que notre action avait poussé certaines personnes à voter Ennahda. » Salma cependant, ne regrette rien. « Quitte à se tromper, c’est bien que les gens essayent. C’est une façon de mettre un pied dans le système. Les progressistes ont perdu les élections parce qu’ils ont fait des erreurs. Trop élitistes, ils ont un côté « club d’amis » qui se réunit dans les hôtels. Dans certaines régions, personne ne les connaît et les votes se sont dispersés. Un jour, le bus citoyen a organisé une rencontre entre élus et citoyens, dans un quartier très pauvre de Tunis. Rapidement, les gens ont dit aux élus, «  vous parlez le même langage qu’a la télé, on ne comprend rien. Nous, on n’a rien à manger. Vous, vous touchez de gros salaires. »

Nadia Chaabane, députée pour la circonscription France 1 Nord, au nom du parti d’opposition, le Pôle démocrate moderniste (PDM) – El Qotb, au sein de l’Assemblée nationale constitutive.

« Je suis devenue adulte en France et j’ai longtemps vécu au rythme de la vie parisienne. Du dedans au dehors, j’observais à distance, la vie d’un pays auquel j’appartiens. Ici en Tunisie, il n’y a pas le même rapport au temps, tout est plus lent. On est encore sur l’oralité. Au sein de l’Assemblée nationale constitutive (ANC),  il n’y a pas de notes écrites, cela m’a surprise. Sur soixante-neuf élus, dix-neuf ne vivent pas en Tunisie, une dizaine font comme moi la navette entre la France et Tunis. Pour ma part, je suis complètement bilingue, le contraire serait plus compliqué. Il y a une élue qui est dans ce cas. Nous avons exigé que la première vice-présidente de l’ANC soit une femme, peu importe qu’elle ne soit pas des nôtres.»
Si Nadia n’a pas de mandat local, beaucoup d’élus sont également à la tête de mandats régionaux. « Ils sont extrêmement pris par tout ce qui se passe chez eux, la gestion quotidienne des affaires mais aussi grève, sit-in, etc. Notre présence à l’ANC n’est pas évidente car le calendrier des débats n’est pas connu à l’avance. On est souvent prévenu la veille, pour le lendemain. »

Olfa Riahi, journaliste-blogueuse

« Je connais plein de jeunes femmes qui, en vertu du féminisme, nous cassent les pieds sur les réseaux sociaux. Dans  la réalité, ces dernières cachent le fait qu’elles fument à leurs parents ou qu’elles ont un petit ami. Et quand elles sortent, certaines usent de leurs charmes pour se faire payer la soirée, se faire ramener chez elles parce qu’elles n’ont pas d’argent pour le taxi. Il y a même des cas où cela devient quasiment de la prostitution. Ces filles-là quand elles se marient, se font recoudre l’hymen, éduquent leurs filles dans le conservatisme et disent des autres, de celles qui mènent une vie libre, qu’elles sont des putes. Mais qui est la pute dans l’histoire ? »
Farouchement indépendante, refusant les compromis, Olfa qui, de façon générale, s’entend mieux avec les gars qu’avec les filles, leur retourne volontiers ce conseil qu’elle met en pratique depuis longtemps. « Avant de vouloir défendre les autres, commence par assumer la femme que tu es. Comme dans les médias, les femmes tunisiennes pratiquent largement l’autocensure. Et pourtant, si chacune s’assumait, on gagnerait plus facilement l’égalité. La société tunisienne souffre d’une forme de schizophrénie. Avant toute chose, chacun doit faire la révolution au sein de sa propre vie. »

Najoua, secrétaire

Najoua est pratiquante, mais elle déteste les islamistes « parce qu’ils veulent le pouvoir. En Tunisie, nous ne sommes pas des islamistes. Notre religion, est plus tolérante que cela. L’islamisme, ce n’est pas la voix du prophète. »
Coquette, Najoua ne porte pas le voile. Coupé au carré, ses cheveux tombent à peine sur ses épaules et encadrent un visage expressif, rond et souriant. Une autre de ses sœurs qui mange avec nous, en revanche, part se couvrir lorsque l’on entend la porte s’ouvrir et que des hommes de la famille pénètrent dans la cour. Nadia, qui n’a jamais voulu porter le voile, n’est pas sûre que toutes celles qui s’y plient, le fassent par conviction.
« Le hijab cache aussi les défauts, le fait que certaines femmes ne peuvent pas se payer de maquillage. Il donne un look. » Et elle s’élève contre une pratique coutumière, en recrudescence, celle du mariage religieux. « Dans ces cas-là, l’homme peut répudier la femme quand il veut, quand elle tombe enceinte par exemple. En fait, il s’agit d’un mariage de plaisir pour l’homme. »
Najoua qui a voté Mottamar, regrette son vote et ne répètera pas son geste. « J’attendais de ce nouveau gouvernement que Tunis soit mieux que sous l’époque Ben Ali. On a quarante ministres, c’est beaucoup, mais les choses ne se sont pas arrangées pour autant. (…) La haine dans le coeur, c’est bon pour Ennahda. Nous on veut simplement manger, vivre dans la paix, la joie, le bonheur, que nos enfants aient la possibilité d’étudier. »

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