le célibat au féminin

Seule plutôt que mal accompagnée

Arrivée en Cévennes dans les années 1970, se jouant des embûches de la vie, Charlotte a mené seule sa vie de mère et de chef d’exploitation. « Il faut avoir la niaque, tout simplement.»

Charlotte, ancienne décoratrice, arrive dans les Cévennes gardoises durant les années 1970 et se lance seule dans le métier d’éleveuse. Avec un troupeau de chèvres angora, elle est parmi les premières « étrangères » à s’installer avec la DJA (Dotation jeune agriculteur). Dotée d’une gouaille intarissable, engagée dans le syndicalisme agricole, elle ne se fait pas que des amis.

Quelques années plus tard, Charlotte qui vit alors avec un compagnon, trouve refuge en Lozère. À deux, le troupeau s’enrichit de chèvres alpines pour le fromage. Mais le couple se sépare et Charlotte reste seule pour élever ses filles, conduire l’exploitation.

Aujourd’hui encore, ses yeux bleus conservent, inébranlée, cette détermination qui l’animait alors. «  J’étais très attachée à ce métier, cette façon de vivre. Il a fallu s’organiser, adapter le travail à mes capacités. J’avais la niaque tout simplement et je n’étais pas seule. Tel le capitaine d’un navire qui ne doit pas couler, mes filles étaient à mes côtés. »

Dormant quatre heures par nuit, ayant renoncé à faire les foins, Charlotte choisit de vendre ses fromages frais à un affineur, laisse les chevreaux sous les mères et ne trait qu’une fois par jour, avant le départ à l’école. Dans cet endroit isolé, des hommes se mettent à tourner autour de la maison. Mais ce petit bout de femme ne se laisse pas faire. Et son « sale caractère » fait bientôt le tour de la vallée. « Quand on s’installe en Lozère, on a l’impression de prendre le train de l’histoire en marche arrière. Les gens ne croient pas en une femme seule. Pour eux, l’agriculture reste une affaire de couple. »

La liberté a un prix

Quand elle n’a pas les enfants, Charlotte s’échappe parfois de la Lozère pour se changer les idées. Place alors à la liberté… Chez elle en revanche, elle mène une vie discrète où le célibat est un choix. « Pour les enfants d’abord et parce que je n’ai jamais trouvé personne qui tienne la route pour partager la mienne. Mieux valait alors vivre seule. Mes engagements associatifs, professionnels me permettaient de sortir, de rencontrer du monde. »

Charlotte pouvait aussi compter sur la solidarité. En l’absence de cantine, de généreuses mamies nourrissaient ses petites à midi. Il y avait toujours un ou deux copains volontaires pour surveiller la ferme, lors de ses escapades. Charlotte avait également plusieurs amies chefs d’exploitation, célibataires avec des enfants à charge. « Nous revendiquions notre indépendance et nous organisions des soirées les unes chez autres. Les enfants dormaient dans la pièce d’à côté. »

Vingt ans après, Charlotte reste seule, ses amies ayant fini par quitter les Cévennes. « Parce que malgré tout c’est dur, qu’elles ont refait leur vie ailleurs, en couple parfois. Avec l’âge, la solitude se resserre. En tant qu’agricultrice, j’ai moins de disponibilité pour alimenter les liens de l’amitié. Je peux m’échapper une journée qu’à une condition : avoir de quoi payer le foin pour les bêtes… »

Malgré les épreuves de la vie, Charlotte n’a jamais baissé les bras. Alors que des vaches ont remplacé les chèvres angora, elle a également arrêté les fromages. Épaulée par sa fille, aide familiale, elle s’est mise à faire les marchés pour vendre des produits transformés, pâtés, confitures … Et un homme, le compagnon de sa fille, fréquente désormais la maison. «  Celle-ci souhaite à son tour s’installer et cherche une ferme en location. C’est encore moins facile pour une femme seule … » Charlotte en sait quelque chose. « Je ne suis qu’une fermière. Je n’ai pas d’attaches ici. Si ma fille devait partir, je la suivrais vers d’autres horizons. »