Depardon et la Lozère

Le Réveil Lozère, 2008

Au Villaret, une vie paysanne à l’honneur

Après L’approche et Le quotidien, La vie moderne vient clore la trilogie de Raymond Depardon rassemblée sous le titre Profils paysans. Tournée en partie au Villaret, sur la commune du Pont-de-Montvert, la Lozère et ses hommes y sont à l’honneur. Rencontre avec Raymond Privat et Monique Rouvière, héros malgré eux.

Davantage médiatisé que les deux autres, L’approche (2001) et Le quotidien (2005), La Vie moderne, sortie en octobre se taille un beau succès. Présentation à Cannes dans la catégorie « un certain regard », prix Louis Delluc, le film est encensé par la critique. Il a été visionné par plus de 300 000 spectateurs et on le trouve « tendance ».

Né le 6 juillet 1942 à Villefranche-sur-Saône, fils de paysans, Raymond Depardon se passionne dès l’âge de 12 ans pour la photographie. Avec l’appareil de son frère, il photographiait les animaux de la ferme familiale. À 16 ans, timide et introverti, il monte à Paris tenter sa chance. Aujourd’hui, à 66 ans, il fait partie des plus grands. Cofondateur de l’agence Gamma, auteur de dix-huit longs-métrages, quarante-sept livres dont le recueil de photographies de La Vie moderne aux éditions du Seuil.

Parmi les héros de La vie moderne, comme on les appelle désormais, les Lozériens sont à l’honneur puisqu’une partie du film a été tourné sur le Bougès à l’Hermet avec Jean-François Pantel éleveur et son épouse Nathalie, au Villaret avec Alain Rouvière, Cécile, Monique, Marcel Privat décédé l’an dernier en avril à la fin du tournage et surtout Raymond Privat, 84 ans. Né à Bédouès, Raymond Privat habite ce hameau à un saut de montagne de Grizac, sur la commune du Pont-de-Montvert. Hier comme aujourd’hui, sa vie passe à parcourir ces paysages de toute beauté, aux côtés de ses bêtes, des vaches et quelques moutons. Bon pied, bon oeil qu’il a bleu et pétillant sous son éternelle casquette, il continue encore de les garder -« au Villaret, il n’y a pas de clôtures »- et de les soigner. Une vie qu’il a partagée avec son frère Marcel Privat et Monique Rouvière, sa nièce arrivée de Florac « toute jeunette » pour s’occuper de ses deux oncles, célibataires comme elle.

 

Partager, filmer, qu’en pensent-ils ?

« Nous avons ouvert un gîte en 1991 » explique Monique. « C’est une des premières locataires, photographe elle aussi, qui a donné l’adresse à Raymond. » Peu de temps après, Raymond Depardon vient pour la première fois au Villaret. Il a garé son camion dans la cour, partagé le café. Depuis, il n’a cessé de revenir quelques jours, plusieurs fois par an. Entre deux voyages à Rio ou en Afrique, il a parlé, écouté, photographié puis filmé un quotidien que les critiques qualifient « d’un autre temps », mais tellement encré dans la ruralité lozérienne, les bêtes, les travaux des champs, les nouvelles qu’on échange entre voisins, le cochon …

Dix ans d’approche pour faire trois films, mais aussi dix ans qui ont forgé l’amitié. « Claudine se fiche pas mal des belles tenues  » commente Monique, réservée, mais dont le visage s’illumine quand on lui parle de la compagne de Depardon, preneuse de son et seule à partager avec lui l’aventure de ce tournage.

L’âme paysanne, le quotidien dur et besogneux, la solitude des hautes terres, acteurs malgré eux qu’en pensent-ils ? Si Monique et Raymond n’ont pas vu le film, ils suivent son actualité et sa diffusion avec attention. Langogne, Marvejols, Mende, Alès …. Sophie Pantel parle de le faire passer au Pont de Montvert. » Iront-ils enfin le voir ? Pas certain. « J’aime beaucoup le travail de Depardon, il a seulement le certif’, comme moi, mais pas trop la publicité. C’est un succès cependant  » s’enthousiasme Raymond. « Tout le monde en fait des louanges. » Monique est plus réservée. « Film, film, il n’y a pas de mise en scène et c’est un documentaire. Raymond, il nous connaît bien. Mais peut-être qu’il va trop loin. »

 

Le dernier des Mohicans

Si toute cette publicité agace un peu Monique, Raymond Privat lui, sort avec une certaine fierté les lettres qu’il a reçues d’un peu partout. Haute-Loire, Haute-Vienne, sur l’une d’elles on peut lire, « j’ai vu le film cinq fois, vous avez une pêche d’enfer, ne changez rien ». Une autre encense une réplique de Raymond. Filmé dans le vent par Depardon, sa casquette s’envole et Raymond laisse échapper « Et merde, merde … »

Il y a aussi cette personne venue tout spécialement au Villaret faire dédicacer un livre, des journalistes … Et Raymond Privat de s’interroger sur les raisons cette gloire soudaine, « comme le dernier des Mohicant » s’amuse-t-il. Une belle aventure non ? « Il faut bien de temps en temps sortir de sa coquille. » Quand le film sortira en DVD, Raymond et Monique l’achèteront, c’est certain. On se l’échangera et on pourra parler, entre voisins.

 

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